• VOIX RUSSE

    Voix russe

     

    "Peut-on caractériser une vie collective, dans la longueur des siècles qu'elle traverse, par une voix qui lui serait propre ? Au-délà des interprètes qui l'ont chantée, existe-t-il une voix russe dont on pourrait faire l'histoire et qui aurait son identité marquée ? Nous aurons certainement besoin, dans le monde de demain, de savoir à nouveau penser le collectif dans sa dimension stylistique. Qu'est-ce qui fait la continuité culturelle et spirituelle d'un peuple ? J'ai fait ici le pari qu'on pouvait repérer, sous l'épaisseur de l'histoire, un sujet lyrique impersonnel qui y poursuit sa vie profonde.  

    A vrai dire, le chant lance un défi à l'écriture. S'il permet de transfigurer les mots et d'aller plus loin que leur sens, il appelle, en retour, d'autres mots qui en dégagent l'essence. La musique fait écrire, elle fait écrire les musiciens, les musicologues, les écrivains, parce que, si belle qu'elle soit, aucune oeuvre musicale ne met fin à la parole qui veut la dire et en trouver le dernier mot. Sans cesse aux prises l'une avec l'autre, la voix chantée et la voix parlée constituent ce que je propose de nommer le chiasme lyrique." Luc Bouvier

    Extrait :

    La voix d’une nation se cherche conjointement chez ses musiciens et chez ses
    poètes. Ils n’ont pas besoin d’être proches les uns des autres dans l’espace car la
    communauté nationale n’est pas quelque chose de spatial : elle est quelque chose
    de vocal. Une nation est la métamorphose d’une voix et cette métamorphose est
    ressentie et vécue conjointement par ses musiciens et ses poètes. Pendant que le
    compositeur soviétique écrivait à Moscou sa symphonie, la poétesse Zinaïda
    Hippious finissait ses jours d’immigrée russe dans le seizième arrondissement de
    Paris occupé. Elle était la Russie de France. Sa poésie exprime ainsi ce qui tient
    toute vie dans sa gravité primordiale et ce qui double tout chant d’une voix
    antérieure et sombre, lorsqu’elle dit : « On pardonne à la vie ses offenses et les
    mille ennuis qu’elle nous dispense, mais pas d’avoir, comme le jour est suivi de
    la nuit, une soeur qui la suit, et autant qu’elle menaçante et ni d’avoir pour cette
    soeur jumelle une tendresse trop attachante ». L’Union soviétique, dans
    l’entreprise de séparer la nation russe d’avec elle-même, la rouge et la blanche, a
    échoué à altérer la profonde unité de la voix nationale. Les artistes restés et les
    artistes exilés demeuraient habités, mystérieusement, par la même voix, inquiète
    et sombre, en eux se métamorphosant sous un Ciel orthodoxe désormais si lourd
    de silence.

     


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